Conditionnés pour trop manger

Le but d’une entreprise est de faire du profit. Pour faire du profit, elle doit vendre des produits qui intéressent le plus large public possible et dégager une marge bénéficiaire. Dans notre système économique, celle qui ne le ferait pas, ne survivrait pas longtemps : telle est la loi. Pour « faire le maximum d’argent », elle doit donc vendre le plus possible et, pour cela, elle fait appel aux meilleurs spécialistes, aux personnes les plus intelligentes, aux plus astucieuses, aux plus rusées…, brefs aux meilleurs des meilleurs. De nombreuses écoles forment d’ailleurs ces cracks et leur enseignent des techniques ultra perfectionnées. Certains vont même directement apprendre leur métier aux USA qui, dans le domaine du marketing, ont quelques années d’avance sur nous.

Car, mais vous l’aviez déjà compris, plus la clientèle sera nombreuse et fidèle, plus l’industriel se frottera les mains en voyant ses profits augmenter. Les spécialistes du marketing vont donc travailler dans ce sens sans relâche. Et ils sont nombreux ! Chaque entreprise ayant les siens, imaginez le nombre de personnes extrêmement compétentes qui, à longueur d’année, se lèvent tous les matins dans le monde entier avec pour but essentiel de vous faire consommer d’abord les produits de leur entreprise, essentiellement les produits de leur entreprise et de plus en plus grandes quantités de produits de leur entreprise (et ils savent bien que c’est en fonction de leurs résultats que leur patron les payera).

Jusque là, il n’y aurait rien à redire et, certaines entreprises, parfaitement respectables, parviennent effectivement à fabriquer et à distribuer d’excellents produits à un prix correct. Le marketing peut donc se pratiquer tout à fait honnêtement et pour le plus grand bien des consommateurs, tout en permettant à des entreprises de prospérer, de créer des emplois, etc.

Le problème commence quand l’appât du gain entraîne des excès.

Allonger la dimension des brosses à dent pour augmenter la consommation de dentifrice, fait partie des vieilles astuces auxquelles nous sommes habitués. Autre grand classique du genre est l’obsolescence programmée. Sous ce nom barbare se cachent les conséquences d’un vieux constat fait après la 2ème guerre mondiale avec l’apparition des premiers bas en nylon. Ils avaient un inconvénient : ils duraient trop longtemps ! D’où un renouvellement limité qui entraina les industriels à faire en sorte que la durée de vie de leurs produits soit limitée dés le départ. Ainsi, la plupart des appareils ménagers sont conçus pour fonctionner quelques années au bout desquelles, le prix des réparations étant tellement élevé, qu’il est plus économique d’en acheter un neuf. Cela vaut pour les appareils de cuisson, les lave-vaisselle et un grand nombre de produits dont la durée de vie est volontairement limitée. Dans l’agroalimentaire, on applique ce principe également. Après quoi on agite la menace d’une intoxication alimentaire qui est loin d’être toujours vraie. C’est ainsi que de nombreux produits parfaitement consommables finissent leur vie dans la poubelle.

Tout ceci commence franchement à être douteux mais, malheureusement, nous n’en sommes déjà plus là car ces méthodes relativement naïves se sont perfectionnées et sophistiquées à l’extrême !

On a ainsi pratiqué ce qu’on appelait : « l’analyse de la valeur », méthode soi disant scientifique destinée à améliorer la qualité du produit mais, finalement, surtout utilisée pour accroître les bénéfices. Cela consiste, sans changer l’aspect final d’un produit, sans en changer le moins du monde l’aspect, tout d’en modifier radicalement la composition pour en abaisser les coûts de fabrication. Dans l’alimentaire, ce sont évidemment les composants de base des produits qui ont vu en premier leur qualité diminuer constamment (et cela commence avec l’agriculture puisque, par exemple, le blé cultivé aujourd’hui est devenu un véritable poison). D’abord, ces derniers sont devenus les moins chers possible et on leur a ajouté en plus des quantités de sel, de sucre, de matières grasses hydrogénées, de colorants, de parfums de synthèse et autres produits toxiques qui ne coûtent pas cher et font du volume. D’où la nécessité absolue de lire attentivement les étiquettes indiquant la composition des produits avant de les acheter, quand toutefois cela est possible, ce qui n’est pas toujours le cas car les lettres utilisées sont trop petites et l’inscription se trouve souvent (et comme par hasard !) sur un pli de l’emballage. Ainsi, j’ai voulu m’obliger à cette lecture fastidieuse (mais instructive !) pour une sélection de produits de base simples qui n’auraient jamais dû poser de problèmes (pour des plats préparés, je n’ai même pas essayé !). Ma conclusion générale a malheureusement été catastrophique car la majorité de ces produits était bonne pour aller directement dans la poubelle.

Une autre illustration dont je vous ai déjà entretenu est le fromage sans fromage des pizzas. Il est clair qu’on atteint là des sommets qui laissent pantois et, en même temps, effrayé car on se demande ce que les fabricants sont capables d’inventer si on les laisse faire. L’appréhension d’un Jean-Pierre Coffe était-elle justifiée ? En tous cas, on craint le pire.

Poursuivons notre inventaire des roueries.

Un cran au-dessus, c’est le neveu de Freud émigré aux USA, Edward Bernays1 qui, ayant bien retenu les leçons de son célèbre tonton, fut dans les premiers, dans les années 1950, à montrer aux industriels comment agir sur cette partie de nous-mêmes, si mal connue, qui nous échappe en permanence et qu’on appelle l’inconscient. Il obtint un succès considérable car il ouvrait la porte à ce qu’on prétendait être une justification scientifique de ce qui n’était finalement qu’une nouvelle forme de malhônneteté. Il fit tellement bien école qu’aujourd’hui, c’est dans le marketing qu’on trouve les plus grands spécialistes de l’inconscient. La lecture, très amusante, de l’ouvrage du Pr Brian Wansink 2, est à ce sujet fort instructive.

Ainsi, vous croyez naïvement que vous avez décidé de grignoter ce sachet de chips en rentrant du bureau et en regardant, confortablement installé dans le canapé, les nouvelles à la télévision. Innocent que vous êtes ! D’abord, ce sachet se trouvait exactement au bon endroit lorsque vous avez fait vos courses au supermarché (près de la caisse par exemple), son emballage était spécialement étudié pour attirer votre œil, la couleur des chips était exactement celle qui vous faisait déjà saliver et, en plus, il se trouvait à hauteur de votre main. En rentrant à la maison, vous l’avez rangé, comme par hasard, dans le placard où vous allez tout droit en revenant de travailler. Comme vous étiez fatigué par une dure journée et que vous aviez une petite faim, vous avez saisi naturellement le sachet pour vous accorder un petit plaisir bien mérité. D’ailleurs ces chips avaient tout à fait le craquant que vous attendiez (les gens de marketing savent très précisément quelle pression votre mâchoire doit exercer pour que le produit soit réputé « croustillant »), le parfum et le goût étaient parfaits (on sait retrouver par synthèse – et produire – n’importe quel parfum et goût : pourquoi croyez-vous que certaines frites des restaurants fast food soient si tentantes ?)… En attendant vous venez d’absorber votre dose superflue d’amidon, de graisses hydrogénées, de colorants synthétiques, de conservateurs et autres produits chimiques. Vous croyez bien sûr que c’est vous qui aviez décidé de manger ces chips et, le lendemain matin, en montant sur le pèse-personne, vous vous en voulez encore de votre manque de volonté et démarrez la journée avec une dose de culpabilité complètement inutile.

Car, en vérité, vous n’avez rien décidé du tout : vous avez été manipulé de A à Z par les gens de marketing qui ont réussi, par dessus le marché, à vous faire croire que vous aviez une responsabilité quelconque dans cette affaire. Très fort !

Mais leur action ne s’arrête pas là. Un bon consommateur, en effet, doit prendre le plus tôt possible l’habitude de réclamer un produit particulier. Plus tôt il consommera, plus grande sera sa fidélité et plus longtemps il sera client de la marque. Les souvenirs de jeunesse acquièrent affectivement une force extraordinaire et si vous avez des doutes, pensez à la chanson de Renaud « Les Mistrals gagnants ». Dans le même orde d’idée, vous serez peut-être aussi étonné d’apprendre qu’on trouve aujourd’hui un arôme alimentaire de Carambar 3 (et même un parfum !) : on croit rêver parfois ! Rien d’étonnant donc de voir les dessins animés et les émissions de vos chers petits à la télévision entrecoupés de publicités pour tel soda, friandise ou petit déjeuner. Cette politique a valu à certains adolescents aux USA (des adolescents : vous avez bien lu) de souffrir d’ostéoporose tout simplement parce qu’ils buvaient (inutilement il faut le dire) trop de sodas chaque jour.

Voyons maintenant comment ce dérapage continue et s’amplifie pour atteindre un degré franchement intolérable.

Certes, un industriel cherche à avoir le plus de clients possibles et les plus fidèles possibles mais cela ne justifie pas tout. Pourtant, il va donc chercher (sans que cela se voit bien sûr) à réduire ses coûts de production pour augmenter sa marge et diminuer ses prix de vente afin de les rendre davantage concurentiels. En poursuivant ce dernier but, on parvient ainsi à obtenir des produits immondes ou même carrément nuisibles pour la santé humaine. Exemple déjà cité : le fromage sans fromage pour les pizzas et autres plats préparés.

Quant au premier point, les cigarettiers américains allèrent jusqu’à (et en le niant bien entnedu, c’est-à-dire en allant jusqu’à se parjurer ouvertement devant le Congrès : on en a la preuve !) à ajouter des matières toxiques à leurs cigarettes pour provoquer une dépendance des consommateurs dès les premières prises : il était déjà difficile de « décrocher » du tabac et, de cette manière, cela devenait impossible. Mais par contre la fidélité des clients devenait, par ce biais, résistante à toute épreuve.

Pour les produits alimentaires, au-delà de l’accoutumance purement psychologique obtenue par une manipulation de l’inconscient comme nous venons de le voir, il a semblé possible à certains de créer aussi une dépendance physique. En acquérant la fidélité d’un client dès son plus jeune âge, on bénéficiait ainsi de celle-ci jusqu’à sa mort. On s’est aperçu, par exemple, que certains composants, comme le sucre, rendaient insensible aux signaux de satiété qu’essayait d’émettre le cerveau. D’une part le consommateur éprouvait le besoin de manger toujours davantage, bien au-delà de ses véritables besoins, sans percevoir de limite à son appétit, d’autre part le sevrage du produit créait une sensation de « manque » comme peuvent en provoquer des drogues dures (héroïne par exemple). La route du surpoids, de l’obésité, du diabète et des profits sans limite s’ouvrait alors aux industriels peu scrupuleux.

Maintenant, vous savez comment 60 % des Américains souffrent du surpoids et comment celui-ci est devenu un danger planétaire.

Pour me résumer, vous payez une première fois pour acheter un produit dont vous n’avez pas forcément besoin. Vous payez une deuxième fois les conséquences des inconvénients provoqués chez vous par ce produit (mal être, ennuis de santé). Puis vous payez une troisième fois par le biais de cotisations de sécurité sociale trop élevées dues à la prise en charge des maladies provoquée par une nourriture délétère. Enfin, vous payez une quatrième fois par l’intermédiaire de vos impôts car ces entreprises ou agriculteurs trouvent toujours le moyen de se faire subventionner.

Vous n’en avez pas assez de payer ?

Voyons maintenant comment se tirer de ce mauvais pas.

D’abord, être égoïste.

Cette situation changera un jour certes, ne serait-ce que parce qu’on ne pourra pas continuer à courir ainsi vers l’abîme. Mais avant que les yeux d’un nombre suffisant de consommateurs s’ouvrent, vous risquez d’attendre un joli moment pendant lequel vous risquez de tomber malade.

Donc, pensez à vous et, sans plus attendre, changez votre façon de vous alimenter. Les informations que je vous communique régulièrement devraient vous y aider.

Le biologique par exemple, qui semble coûter un peu plus cher, permet en fait de réaliser des économies car il élimine des conséquences néfastes de produits qui, à première vue, semblent bon marché.

Attention cependant, tous les produits biologiques ne sont pas excellents pour autant. De plus, leur provenance est parfois tout à fait discutable. Je regardais dernièrement au supermarché l’origine de pommes biologiques et m’aperçu qu’elles venaient… d’Argentine. Or, d’une part nous manquons maintenant de pétrole et on se demande pourquoi gaspiller des ressources qui deviennent de plus en plus rares, d’autre part je m’interrogeai sur l’argent que devait toucher le pauvre agriculteur pour que ses pommes, compte tenu de la succession de frais à ajouter, pouvait bien recevoir au départ. Pour information, il n’existe aucune raison sérieuse pour que les pommes proviennent d’Argentine, du Chili ou même d’Allemagne car on en trouve très facilement dans toutes les régions de France. Il faut donc apprendre à exiger du biologique et du local.

Pensez ensuite aux personnes que vous aimez. Communiquez-leur cette lettre et abonnez-les, vous les aiderez à ouvrir les yeux. Donc, vous leur rendrez service. Et vous participerez ainsi à la prise de conscience générale.

Ensuite, je vous suggère de ne laisser passer aucune occasion pour dire tout haut ce qu’on cherche si bien à dissimuler. Et notamment, n’hésitez pas à dire aux commerçants ce que vous pensez de leurs produits, à leur demander quelle est leur provenance ainsi que les traitements dont ils ont été l’objet.

Enfin, en qualité de citoyen, vous avez votre mot à dire. Faites savoir à vos élus, par tous les moyens dont vous disposez, que vous n’êtes pas d’accord avec cette politique aberrante qui conduit à la dégradation permanente de l’alimentation humaine, à l’augmentation sans fin des charges sociales et à la disparition de nos agriculteurs (on pourrait au contraire créer des emplois).

En conclusion, manger correctement est un combat permanent dont je vous souhaite de sortir vainqueur.

 

 

1 BERNAYS (Edward), Propaganda : comment manipuler l’opinion en démocratie, Paris, La Découverte, 2007.

2 WANSINK (Pr Brian), Conditionnés pour trop manger, Vergèze, Thierry Souccar Éditions, 2009.

3 http://www.patiwizz.com/patiwizz-aromes-arome-carambar-115-ml.55786.html

 

 

 

Crédit photo : <a href=’http://fr.123rf.com/photo_1322570gros homme mangeant un hamburgerconcept.html’>tan4ikk / 123RF Banque d’images</a>