Mangeons moins mais mangeons bien

La réduction alimentaire a mauvaise presse parce qu’on pense aussitôt aux restrictions et aux privations de sinistre mémoire. Or il ne s’agit pas du tout de cela et, pour tout dire, cela n’a même rien à voir.

Le constat de départ est que, dans nos pays dits « modernes », il est vrai qu’on mange trop : tout le monde le sait, le dit et le répète. Pourquoi en est-on arrivé là ?

En fait, il existe de nombreuses raisons, au point qu’on ne sait pas trop par laquelle il faut commencer. Tant pis : je les énumère dans le désordre.

D’abord, les famines ont toujours existé : la révolution française, par exemple, succédait à trois années de famine. Depuis longtemps, le Paléolithique par exemple, on connaissait des périodes d’abondance (en général l’été et l’automne, saisons pendant lesquelles les légumes et les fruits parviennent à maturité. Pour s’en convaincre, il suffit de relire le récit d’Ishi, le dernier indien, qui vivait en Amérique au début du XXème siècle comme au Paléolithique1) qui alternaient avec des moments plus durs lorsque les réserves s’épuisaient (la fin de l’hiver et le printemps) avant que la terre ne se réveille et soit de nouveau fertile). De plus, nous produisions alors moins et disposions également de moyens de conservation plus réduits (quoique, durant l’époque glaciaire, il suffisait de creuser un trou pour disposer d’un congélateur). Par dessus le marché, dernièrement, deux guerres mondiales ont eu lieu pendant lesquelles la nourriture s’est faite plus rare et était une préoccupation quotidienne pour tout le monde. Tout cela est resté gravé dans notre inconscient collectif et, que nous le voulions ou non, au plus profond de nous, demeure cette vieille peur de ne pas avoir suffisamment à manger, ce qui nous incite à trop bien nous servir quand l’occasion se présente.

De plus, le monde change de plus en plus vite. Il n’y a pas si longtemps, l’homme dépensait un grand nombre de calories car, d’une part aucune de ses activités vitales n’était mécanisée (ou très peu), pas plus que ses déplacements. Il n’était pas rare, par exemple au début du siècle dernier, de voir les enfants parcourir plusieurs kilomètres à pied matin et soir pour aller à l’école. Il existait également très peu de  moyens de chauffage. Tout cela a bien changé en quelques siècles, et même en quelques années, c’est-à-dire en un temps ridiculement court à l’échelon de l’humanité, avec l’utilisation de sources d’énergie comme le charbon, le gaz, l’électricité, le pétrole… Aujourd’hui, assis toute la journée devant nos ordinateurs et dans des transports mécanisés, nous brûlons beaucoup moins de calories. Nous en consommons donc une quantité très inférieure. Mais, emportés par notre inertie ainsi que par les recettes de nos grand-mères (si vous voulez avoir une idée de l’appétit de nos ancêtres, relisez Brillat Savarin2), nous n’avons pas suffisamment réduit notre alimentation pour l’adapter à nos dépenses énergétiques.

Acceptons également de voir que tout nous pousse à trop manger. Tous les matins se lèvent des bataillons entiers de spécialistes du marketing dont le but, tout au long de la journée, est d’imaginer de nouvelles méthodes pour nous faire, inconsciemment, consommer davantage. Vous ne me croyez pas ? Alors, lisez le passionnant ouvrage (plein d’humour) du Pr Brian Wansing3. En attendant, vous pensez certainement que vous êtes assez malin pour déjouer les pièges que le marketing vous a tendus. Le problème, c’est que les gens du marketing eux aussi sont rusés, que c’est leur métier et qu’ils consacrent toute leur semaine, onze mois par an, à ce but unique. Même des spécialistes avertis, comme le Pr Brian Wansing, avouent modestement, s’être laissés prendre. Réfléchissez donc et ne tentez pas la lutte du pot de terre contre le pot de fer4 : vous auriez perdu d’avance.

D’autre part, différentes équipes de chercheurs à travers le monde, ont eu la curiosité de se livrer à l’expérience suivante avec deux groupes d’animaux de laboratoire. Un a été nourri à volonté, l’autre a été soumis à une réduction alimentaire. Le résultat a toujours été que les animaux qui mangeaient un peu moins que les autres vivaient aussi plus longtemps qu’eux (cela pouvant atteindre 20 %). Cela ne fait que rejoindre l’expérience des super centenaires de différentes régions du globe qui mangent très peu comme on a pu l’observer. Dans certains pays, on s’efforce même de sortir de table lorsqu’on estime avoir rempli son estomac à 80 %.

Pour ces raisons et pour bien d’autres, bien se nourrir était (et c’est encore vrai dans certains pays émergents) un signe d’opulence. Un ventre rondouillard se trouvait ainsi davantage associé à la réussite sociale et à la richesse qu’à un problème de santé, ce qui n’est plus le cas aujourd’hui dans les pays riches comme les USA. Et de moins en moins chez nous. Malgré tout, j’étais récemment invité à un BBQ où l’hôte s’affairait devant un monceau de victuailles dans lequel nous étions invités à nous servir largement. Il y avait là toutes sortes de charcuteries, des tonnes de saucisse diverses, des monceaux de viandes différentes à griller, des pommes de terre en papillote pour tout légume et, pour finir, un grand assortiment de gâteaux. Bien sûr, le vin coulait à flots. L’hôtesse nous pressait de consommer comme pour nous mettre au défit d’en avaler le plus possible.

Après un moment, je m’assis avec la sensation d’avoir été trop loin et je me mis à observer le brouhaha ambiant. En fait, une grillade, une assiette de salade et un verre de vin auraient été bien  suffisants pour agrémenter une rencontre amicale. Maintenant, je ne rêvais plus que d’être chez moi de faire la sieste pour digérer plus facilement et de boire un thé à la menthe. Qu’est-ce nous cherchions à fuir en nous gavant de la sorte ? Que voulions-nous prouver ? Á quel rite barbare avions-nous cédé ?

La conclusion de tout cela (mais j’oublie certainement quelques unes des raisons) est qu’il est sage de réduire au plus vite la quantité d’aliments que nous ingérons. Ainsi que je l’ai dit plus haut, cela n’a rien à voir avec une restriction : il s’agit tout simplement d’un ajustement nécessaire.

La question dès lors qui se pose est : « Comment y parvenir sans souffrir ? ». En fait, cette habitude de trop manger est tellement ancrée au fond de nous que je ne connais qu’un seul moyen : ruser avec notre inconscient qui nous conditionne. Pour gagner à ce jeu, il ne faut surtout pas y entrer en force car on ne dompte pas son inconscient avec un fouet : il convient au contraire de se montrer plus subtil que lui afin de ne pas éveiller sa méfiance en bouleversant les apparences.

1ère technique : manger de tout sans restrictions mais ne jamais se resservir. C’est cette manière qu’adopta Jacques Chirac qui s’était un peu trop laissé emporter par sa gourmandise lors des déjeuner officiels. Ce qui va dans le même sens, est de pas finir son assiette quand on n’a plus faim et, à plus forte raison, les plats.

2ème technique : ne pas apporter le plat sur la table (ni la bouteille). C’est sûr : voir donne envie et disposer de l’objet à portée de la main ne fait que tenter le diable (comme disait Oscar Wilde : « Je résiste à tout sauf à la tentation »). Remplir les assiettes et les verres à la cuisine (comme dans de nombreux restaurants), d’une part évite d’avoir le produit sous les yeux, et donc d’être tenté, d’autre part oblige à un effort spécial pour se resservir. Et comme nous sommes tous partisans du moindre effort…

3ème technique : elle est fondée sur l’observation que la mode, sans doute pour inciter à donner aux autres une image de l’opulence, nous pousse à acheter de grandes assiettes. Or, la même quantité dans une grande ou une petite assiette peut, selon les cas, laisser l’inconscient imaginer que l’assiette est remplie à ras bords ou à moitié vide. D’ailleurs, les assiettes anciennes sont souvent beaucoup plus petites que les modernes. Conclusion : remisons à la cave ou au grenier nos assiettes habituelles et servons-nous dans des assiettes à dessert.

4ème technique : fuir la cuisine. Au moins pendant un temps, histoire de nous déshabituer. La cuisine, en effet, est pleine de tentations et il est facile de s’y emparer de quelque chose à manger en dehors des repas. C’est aussi le but que poursuit l’industrie alimentaire : nous encourager à grignoter tout au long de la journée. Dans cet objectif sont conçus des emballages spéciaux qui nous permettent d’emporter toujours avec nous, où que nous soyons, quelque chose à manger. Or, on sait que cette pratique est très néfaste pour notre santé et qu’elle conduit tout droit au surpoids. Dans le même ordre d’idée, évitons également la fréquentation (le temps que ce comportement devienne un réflexe) de tous les lieux dans lesquels nous pouvons être tentés de nous procurer facilement de la nourriture (supermarchés, pâtisseries…). Car cette pratique serait également très favorable non seulement à la compensation psychologique sur la « bouffe » mais ne laisserait aucun repos à l’organisme qui serait tout le temps en train de digérer5.

5ème technique : éviter tous les produits industriels, les plats préparés, les aliments raffinés et ceci pour plusieurs raisons. D’une manière générale, l’industrie alimentaire ayant pour but de nous faire consommer toujours davantage, on ne peut s’attendre de sa part qu’à multiplier les pièges semés sur notre chemin pour que nous consommions plus. Comme nous risquons de ne pas pouvoir les déceler tous, la meilleure façon de les déjouer consiste à ne pas y être confrontés, c’est-à-dire à ne pas acheter ses produits. La deuxième raison, et cela est évident en ce qui concerne les céréales, c’est que l’industrie va raffiner ses produits à l’extrême, leur enlevant tous les micro-nutriments utiles pour notre santé et multipliant les calories vides qui effacent ou repoussent la sensation de satiété. La troisième raison, est que l’industrie remplace le plus souvent possible les éléments nutritifs des vrais aliments par des produit chimiques moins chers dont on ne connaît pas les conséquences sur la santé à plus ou moins long terme. Á ce sujet, la lecture du livre de Michel Pollan6 est particulièrement instructive.

6ème technique : le sirop de maïs glucose-fructose est maintenant connu pour faire grossir inéluctablement et les américains en savent quelque chose7. Mais ce qu’on sait moins et que quelques spécialistes seulement ont découvert, c’est qu’il pourrait aussi empêcher aux signaux de satiété d’être émis, ce qui conduirait à manger au-delà de ses propres limites, même quand on a plus faim. L’industrie se frotterait les mains d’une telle possibilité qui pousse à consommer davantage mais, pour nous, c’est une raison supplémentaire de ne pas consommer de sirop de glucose-fructose sous aucun prétexte.

7ème technique : ces fameux signaux de satiété émis par le cerveau, demandent en fait vingt minutes pour devenir conscients. Manger à toute vitesse, avec un lance-pierre, est donc la garantie de manger trop à coup sûr. Tout au contraire, on conseille de manger lentement, des aliments de qualité et de créer pour cela un cadre agréable, à la manière de slow-food 8.

Ces quelques techniques sont faciles à mettre en œuvre et suffisent bien souvent à diminuer progressivement notre consommation (et à perdre n,os kilos superflus) sans provoquer de grands changements, c’est-à-dire sans réveiller nos incitations inconscientes à trop manger. Bien sûr, elles ne deviendront opérationnelles qu’au fil du temps et je suis certain qu’il est inutile d’user de violence pour se les imposer. Au contraire. Prenons plutôt le temps de les relire régulièrement et de les intégrer tranquillement à notre vie.

En attendant, je vous souhaite à toutes et à tous d’avoir beaucoup de plaisir car, si on a intérêt à manger moins, rien n’empêche de prendre le temps de savourer tout ce qu’on porte à sa bouche.

 

 

1 KROEBER (Théodora), Ishi, Paris, Plon, 1968.

2 Brillat-Savarin (Jean-Anthelme),  Physiologie du goût, gratuit sur Kindle d’Amazon.

3 WANSING (Pr Brian), Conditionnés pour trop manger, Vergèze, Thierry Souccar Éditions, 2009.

4 LA FONTAINE (Jean de), Fables, gratuit sur Kindle d’Amazon.

5 CLAVIÈRE (Bernard), Et si, on s’arrêtait un peu de manger… de temps en temps, Gironde sur Dropt, Nature & Partage, 2008.

6 POLLAN (Michael), Manifeste pour réhabiliter les vrais aliments, Vergèze, Thierry Souccar Éditions, 2013.

7 TAUBES (Gary), Fat : pourquoi on grossit, Vergèze, Thierry Souccar Éditions, 2012.

 8  http://www.slowfood.fr/

 

 

 

Crédit photo : <a href=’http://fr.123rf.com/photo_21623662_scrambled-eggs-with-less-salt-salmon-fried-mushrooms-onions-and-cherry-tomato.html’>ryzhkov86 / 123RF Banque d’images</a>