Le plaisir

Voilà bien un sujet qui relève typiquement de la nutri-analyse. En effet, la nutrition prend bêtement le propos au pied de la lettre et réagit à tort et à travers tandis que la psychanalyse ne sait pas que les fèves de cacao sont d’excellents anti-oxydant. De quoi s’agit-il ?

Un de mes lectrices m’écrit : « j’aime tellement manger du chocolat et des frites que suivre ton régime serait me priver de beaucoup de plaisir ».

Confidence pour confidence, j’adore le chocolat moi aussi ! Je ne crois d’ailleurs pas en avoir dit du mal dans mon livre1, bien au contraire. Mais la réaction de ma lectrice entraîne en réalité l’examen de plusieurs problèmes.

Le premier est celui du plaisir et j’ai pratiqué suffisamment longtemps la psychanalyse pour savoir que celui-ci est fondamental. Je vais même vous révéler une chose qu’on fait trop souvent semblant d’ignorer : quand la vie ne procure plus aucun plaisir, on meurt. Cela explique aussi très bien pourquoi tous les régimes fondés sur des restrictions, des épreuves et la fin du plaisir connaissent une immense proportion d’échecs. Ne comptez  donc pas sur moi pour concevoir un mode alimentaire dont le plaisir soit exclu ou pour vous dire qu’il ne faut jamais faire d’exceptions à une règle. Première conclusion : quand vous avez envie de chocolat et de frites, mangez-en et ne vous posez pas de questions.

Le deuxième est celui de la fréquence. Que diriez-vous, par exemple, d’un peu de caviar ? Ce serait sans doute avec plaisir mais laissez-moi vous conter l’histoire d’une amie Russe partie un jour en vacances chez sa cousine au bord de la mer Caspienne. Cette dernière, qui connaissait bien certains pêcheurs, lui acheta, pour lui faire plaisir, un grand bocal de deux litres de caviar. Elle en mangeait à la cuiller au petit déjeuner, à midi et le soir.

Évidemment, cela fait rêver, sauf qu’au bout de trois jours, elle ne pouvait plus voir le caviar en peinture et se précipita sur la première salade qu’elle avait vue.

De la même manière, du temps où les saumons remontaient la Garonne, les ouvriers agricoles faisaient préciser dans leurs contrats d’embauche, qu’on ne pouvait pas leur donner à manger du saumon plus de deux fois par semaine. Et j’ai sous la main des dizaines d’exemples comme ceux-ci.

Ma deuxième conclusion est donc tout naturellement que s’il s’agit d’un peu, c’est bien mais que beaucoup, c’est trop.

Troisième problème. Je vous ai confessé que j’aimais le chocolat. Mais ce que préfère, et de loin, c’est le bon chocolat. Pas ce mélange de graisses de basse qualité renforcées de parfums synthétiques qui laisse un goût pâteux et collant dans la bouche. Pour les frites, c’est la même chose. J’en mange de temps en temps (oui, et alors ?) mais les seules que je supporte sont faites avec de bonnes pommes de terre (bios si possible) et de l’huile d’olive qui ne sert qu’une ou deux fois. Autrement dit, je me les fais moi-même.

Ma troisième conclusion sera donc qu’on devient rapidement très exigeant sur la qualité des produits.

Savez-vous également qu’un mode alimentaire n’est pas un régime ? Ce dernier est conçu pour être suivi pendant un temps relativement court (il vaut mieux !) alors que le premier est simplement une façon de se nourrir tous les jours qu’on choisit progressivement et qui fait partie de notre vie. On ne la décide pas pour se forcer mais parce que nos connaissances de la nutrition s’améliorent, parce qu’on se sent mieux en nous nourrissant de cette façon, parce que nous sommes infiniment moins malades et en meilleure forme malgré notre âge qui avance (ça, je n’y peux rien et je n’ai pas de recette pour ralentir le temps !)

Ma quatrième conclusion est que nous allons mieux parce que nous mangeons mieux.

Il existe aussi un mécanisme que vous avez sans doute remarqué : le goût s’éduque et évolue. Tous les œnologues le savent : on commence par faire la différence entre un Bordeaux et un Bourgogne, puis on distingue un Sauternes d’un Monbazillac et on finit par reconnaître un Pétrus d’un Cheval Blanc qu’une simple route pourtant sépare. De la même manière, une tomate ancienne bio, cultivée avec savoir-faire et cueillie en saison, a un parfum qu’on ne peut pas comparer avec une tomate calibrée, poussée hors sol (à grand renfort de produits chimiques) au mois de janvier au sud de l’Espagne.

Enfin, la vie se déroule rarement comme prévu. Exemple : tel fumeur qui ne pouvait pas se passer d’une cigarette, se retrouve, quelque temps plus tard après un sevrage réussi (il y en a davantage qu’on ne pense), plus libre, plus léger et pas du tout en manque. Pourquoi donc me direz-vous ? Tout simplement à cause de la neuroplasticité que nous explique si bien le Dr Norman Doidge 2. Car nos neurones aussi changent !

Ceci étant, la conclusion générale est que je peux simplement vous donner des informations auxquelles vous réfléchirez et que vous adapterez à votre cas quand vous sentirez le moment venu.

Pour le moment, quand vous avez envie de frites et de chocolat, surtout ne vous privez pas !

 

 

 

Jean-Michel Desmarais

Nutri-analyste

 

 

 

1DESMARAIS (Jean-Michel), Maigrir sans faire de régime, Romart, Monaco, 2011.

2 DOIDGE (Dr Norman), Les étonnants pouvoirs de transformation du cerveau, Paris, Belfond, 2010.

 

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